Chère Consœur, Cher Confrère,
Depuis plusieurs semaines maintenant, vous êtes mobilisés au service de nos concitoyens dans la terrible crise sanitaire que nous affrontons. Comme le font tous nos concitoyens chaque soir à 20h, je veux à nouveau saluer la force de votre engagement, engagement qui fonde notre métier de médecin.
L’Ordre des médecins, dans son ensemble, tient tout particulièrement à rendre hommage à nos consœurs et nos confrères disparus pour avoir voulu protéger la santé des autres. Ils font l’honneur de notre profession, qui est avant toute chose le choix du dévouement au service des autres.
Alors que nous continuerons, pendant de longues semaines encore, à accompagner et à soigner nos patients, les conséquences de l’état d’urgence sanitaire auquel nous faisons face sont déjà alarmantes. Le déséquilibre entre les moyens humains, thérapeutiques, matériels et médicamenteux dont nous disposons et les situations auxquelles nous devons faire face va croissant.
Ces conditions d’exercice hors du commun peuvent confronter tout médecin face à des interrogations déontologiques et des cas de conscience face auxquels nous pouvons tous être désemparés.
Je sais qu’avoir à déterminer, après avoir épuisé toutes ses ressources et en l’absence de toute alternative, celui d’entre ses patients qui a le plus de chances de survivre est la décision la plus douloureuse qui soit pour un médecin.
C’est pour cela que l’Ordre a voulu vous accompagner dans les choix que vous aurez peut­ être à faire, en publiant le 6 avril une prise de position sur les décisions médicales, en situation de crise sanitaire.
En premier lieu, l’Ordre y rappelle que l’intérêt du patient doit primer en toutes circonstances. Le médecin doit fonder toute décision sur une évaluation clinique individualisée du patient, prenant en compte notamment ses comorbidités et conduite en toute indépendance. Cela veut dire que l’âge en tant que tel du patient, sa situation sociale, son origine, une maladie mentale, un handicap ou tout autre facteur discriminant ne peuvent être l’élément à retenir.
Face à des situations extrêmes qui se présenteraient à lui, deux obligations déontologiques importantes s’imposent aux médecins. D’abord, celle de respecter la volonté du patient telle qu’il peut ou a pu l’indiquer dans des directives anticipées, ou par le témoignage de la personne de confiance ou de la famille ou des proches ; et ensuite celle de la collégialité minimale des décisions à prendre, tracée dans le dossier, sur la base d’une appréciation globale centrée par l’état du patient.
Je tiens à vous réaffirmer aujourd’hui avec force qu’aucune contrainte politique, administrative, organisationnelle, ne peut imposer à un médecin des critères de prise en charge prédéterminés par d’autres acteurs. Nous nous opposerons avec fermeté à toute volonté de contrevenir à ce principe fondamental qu’est l’indépendance du médecin dans sa prise de décision.
L’Ordre est intervenu dans le débat public sur la question de l’usage de l’hydroxychloroquine, pour appeler les médecins à attendre la confirmation ou l’infirmation de l’utilité de la prescription de ce traitement, comme l’ont fait l’Académie de médecine, l’Académie de pharmacie, ou encore le comité scientifique du Collège national des généralistes enseignants.
Au-delà de cet engagement pour que la crise à laquelle nous faisons face ne mette pas en péril les principes éthiques qui doivent nous guider en toutes circonstances, !’Ordre des médecins est pleinement engagé à vos côtés pour affronter, dans le quotidien de l’exercice professionnel, ces circonstances exceptionnelles.
Qu’il s’agisse de la création de « drives » de dépistage, de systèmes de distribution et de traçabilité des masques, de la mise en place de centres de consultation ou d’accueil Covid- 19, ou encore de la création de plateformes de téléconsultation, vos conseils départementaux et régionaux sont à l’origine ou parties prenantes du foisonnement d’initiatives visant à nous permettre à tous, collectivement, d’affronter cette épidémie. Encore une fois, je ne peux que vous encourager à vous tourner vers eux. Pleinement mobilisés depuis le début de cette crise, ils vous accompagnent, quelles que soient vos besoins ou vos interrogations.
Je me suis entretenu le 23 mars avec le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, afin d’évoquer les conséquences de l’état d’urgence sanitaire pour les soignants. Trois priorités ont été évoquées et rappelées aux forces de !’Ordre : la protection des professionnels de santé, la sécurisation des lieux d’exercice, et la facilitation des déplacements professionnels. A cet égard, le conseil national de !’Ordre a obtenu que la présentation de la carte professionnelle puisse remplacer l’attestation dérogatoire pour se déplacer, afin qu’aucun de nos confrères ne puisse être pénalisé dans l’exercice de sa mission auprès de la population.
Je sais que, pour nous tous, la question des moyens de protection reste majeure. Malgré nos interventions quotidiennes auprès du Gouvernement, le conseil national de l’Ordre n’a pas aujourd’hui une visibilité totale sur leur disponibilité. Nous le déplorons. La mobilisation de l’Etat doit être à la hauteur de la mobilisation des soignants. Or il est clair aujourd’hui que les promesses ne sont pas tenues assez rapidement. Force est de constater que, les moyens de protection promis et annoncés tardant à arriver jusqu’à eux, des médecins sont frappés par l’épidémie. Les nombreuses questions des professionnels de santé, et notamment des professionnels de premier recours, qui exprimaient le besoin d’être mieux accompagnés, n’ont pas toujours trouvé de réponse.
Cela concerne également la disponibilité de tests pour l’ensemble des professionnels de santé. Le conseil national demande avec force un dépistage pour l’ensemble des professionnels de santé. Ils le demandent pour qu’ils puissent se protéger, protéger les leurs et protéger leurs patients. Là aussi, nous attendons toujours la réponse.
Nous sommes intervenus auprès du Ministre des solidarités et de la santé pour lui faire connaître nos inquiétudes consécutives à la diminution des consultations hors Covid en ambulatoire. Celle-ci entrainera des complications de pathologies qui auront de lourdes conséquences. Nous avons demandé au gouvernement de préciser aux français qu’hors Covid ils doivent continuer à consulter leurs médecins. Le Ministre vient de le rappeler le 6 avril.
Enfin, je tenais à vous rappeler que l’Ordre des médecins reste pleinement mobilisé dans sa mission d’entraide. Nous vivons, collectivement, des moments extrêmement difficiles. Dans ces circonstances, le numéro unique d’écoute et d’assistance ouvert aux médecins comme aux internes, le 0800 288 038, reste pleinement opérationnel et ouvert 24h sur 24 et 7 jours sur 7. La tentation, trop courante dans notre profession, de ne pas exprimer les difficultés, voire les traumatismes, qui peuvent être les nôtres ne doit pas tenir dans les circonstances actuelles. Sachez que l’Ordre est, et reste, à vos côtés – ce numéro vert en est une incarnation.
Dans ce contexte de forte tension pour notre système de santé, dont il faudra le moment venu tirer toutes les leçons pour garantir sa pérennité, l’Ordre tient une fois de plus à saluer le professionnalisme, et le dévouement des médecins à soigner les patients infectés par le Covid-19 et en freiner sa propagation. Ce n’est que grâce à cet engagement sans faille, que le système de santé, affaibli depuis plusieurs années, parvient à faire face à cette situation inédite. Et si aujourd’hui nous sommes tous mobilisés contre ce virus, nous saurons le moment donné rappeler la mobilisation des soignants et les engagements pris lors de la crise devant eux.
Soyez assuré de notre soutien le plus total.
Je vous prie de croire, plus que jamais, en l’expression de mes sentiments confraternels.
Docteur Patrick BOUET